L'Europe décroche-t-elle vraiment ? L'avis de Krugman
Non : l'Europe ne décroche pas en prospérité, elle décroche en maîtrise. Son vrai sujet est sa dépendance aux technologies qu'elle ne contrôle pas.
L’Europe ne décroche pas en prospérité : son niveau de vie est proche de celui des États-Unis. Elle décroche en maîtrise, parce qu’elle vit sur des technologies qu’elle ne produit pas et ne contrôle pas. Le vrai débat n’est donc pas celui du déclin, mais celui de ses dépendances.
Que dit Paul Krugman ?
Paul Krugman a reçu le prix Nobel d’économie en 2008 pour ses travaux sur le commerce international et la localisation de l’activité économique. Interrogé par le podcast de la Banque centrale européenne, il conteste le récit d’une Europe en déclin. Ses propos, en anglais dans la vidéo, sont cités ici dans la traduction des sous-titres (propos traduits de l’anglais).
Quand il arrive en Europe, il lui faut souvent 45 minutes, voire une heure, pour voir qu’il n’est pas aux États-Unis.
Le niveau de prospérité générale comme celui de sophistication technologique est quasiment identique des deux côtés de l’Atlantique.
Le PIB par habitant européen est un peu plus faible, parfois nettement. Mais une grande partie de l’écart tient à ce que les Européens prennent des vacances, et non les Américains. L’Europe est surtout jugée sur quelques secteurs en vue, comme l’intelligence artificielle, alors qu’une économie produit une immense variété de biens et de services.
L’image d’une Europe musée de ses gloires passées ne correspond ni aux chiffres, ni à ce qu’on voit dans la rue.
Il reconnaît un vrai retard dans le développement des technologies numériques de pointe. Pour le mesurer, il compare la Californie au reste des États-Unis : l’écart de productivité y est le même qu’entre les États-Unis et l’Europe.
L’Europe n’a pas de Silicon Valley, mais l’Ohio non plus.
Il pose aussitôt la limite de sa comparaison : un État américain n’est pas un pays. Personne au Texas ne craint que la Californie le prive des technologies modernes en cas de conflit politique.
Qu’en penser ?
Qu’est-ce qui va dans son sens ?
Le volume de travail explique bien une partie de l’écart. Selon l’OCDE, un actif a travaillé environ 1 796 heures aux États-Unis en 2024, contre 1 509 en France et 1 334 en Allemagne ; l’OCDE précise que ces comparaisons entre pays restent indicatives. La concentration de l’innovation est aussi documentée : selon la Brookings Institution, cinq métropoles ont concentré plus de 90 % de la croissance des emplois du secteur de l’innovation américain entre 2005 et 2017.
Stéphane Boujnah, président du directoire d’Euronext, voit dans la résignation la vraie faiblesse de l’Europe : les sociétés européennes cotées aux États-Unis y font en moyenne moins bien que celles cotées sur Euronext (La Martingale, épisode 331, août 2026).
Qu’est-ce qui le nuance ?
Le rapport Draghi sur la compétitivité de l’Union européenne parle de trajectoire, pas de niveau : la productivité du travail européenne, à 95 % du niveau américain en 1995, est retombée sous 80 %. L’écart vient surtout du numérique.
La comparaison avec l’Ohio mélange aussi les échelles. La Californie pèse environ 4 100 milliards de dollars de PIB, plus que la France, avec 40 % d’habitants en moins. Les États-Unis ont une région de la taille d’un grand pays à leur frontière technologique ; l’Union européenne n’en a aucune. Ses écosystèmes sont spécialisés et dispersés (l’IA à Paris, la défense à Munich, les puces à Dresde), et plusieurs des plus forts, Londres, Cambridge et Zurich, sont hors de l’UE.
Arthur Mensch, directeur général de Mistral AI, a averti la commission d’enquête de l’Assemblée nationale le 12 mai 2026 : l’Europe doit décider vite si elle produit l’IA ou se contente de la consommer, au risque de devenir un État vassal. Son entreprise vend précisément l’alternative européenne ; son avertissement rejoint pourtant la limite que pose Paul Krugman.
Pourquoi est-ce important pour un dirigeant ?
L’Ohio peut se passer d’une Silicon Valley parce qu’il partage avec la Californie une même loi, une même monnaie et une même politique. L’Europe n’a pas cette garantie. Son retard n’est donc pas seulement un problème de prospérité : c’est aussi un problème de dépendance. La Chine l’a compris : elle a fait de l’autosuffisance technologique une affaire nationale.
Une entreprise peut être prospère et rentable tout en reposant sur des briques qu’elle ne contrôle pas : cloud, modèles d’IA, logiciels de gestion. Une décision politique, une restriction à l’exportation ou un changement de conditions peut couper ou renchérir un service critique du jour au lendemain. Dans la finance et l’assurance, le règlement DORA impose déjà des stratégies de sortie documentées et testées pour les prestataires informatiques critiques. Pour les autres entreprises, c’est une bonne pratique : cartographier ses dépendances, prévoir une solution de repli, négocier la réversibilité des données et la tester réellement.
Ma réponse est donc non : l’Europe ne décroche pas en prospérité, les chiffres et la rue le montrent. Elle décroche en maîtrise. Le débat sur le déclin est mal posé ; le seul qui compte est celui de nos dépendances. Tout le reste est une querelle de moyennes.
Ce qu’il faut retenir
- Le niveau de vie européen est proche de celui des États-Unis ; une partie de l’écart de PIB tient au volume de travail.
- Le retard européen est réel dans la production des technologies numériques de pointe, et sa trajectoire inquiète.
- L’avance américaine se concentre dans quelques métropoles, dont une région de la taille d’un grand pays : l’Union européenne n’en a aucune.
- Le vrai risque est la dépendance à des technologies qu’on ne contrôle pas, pour les États comme pour les entreprises.
- Pour une entreprise : cartographier ses dépendances critiques, prévoir un repli et tester la réversibilité.
Sources
- Paul Krugman, « Is Europe falling behind? », Euromatters, le podcast de la Banque centrale européenne, 6 octobre 2026
- OCDE, heures effectivement travaillées par actif, 2024
- Robert D. Atkinson, Mark Muro et Jacob Whiton, « The case for growth centers », Brookings Metro et ITIF, décembre 2019
- Mario Draghi, « The future of European competitiveness », Commission européenne, 9 septembre 2024
- Stéphane Boujnah dans La Martingale, épisode 331, août 2026
- Arthur Mensch, audition à l’Assemblée nationale, 12 mai 2026
- PIB de la Californie en 2024, chiffres du FMI et du Bureau of Economic Analysis repris par le gouverneur
- Écosystèmes technologiques européens, indice Dealroom 2026
- Le modèle de Hefei et l’autosuffisance technologique chinoise, KrASIA
- Règlement (UE) 2022/2554 sur la résilience opérationnelle numérique (DORA)